On appelle ainsi le logiciel qui est libre des restrictions habituellement imposées par le droit d'auteur. Celui-ci, dans les lois sur la propriété intellectuelle de la plupart des pays, donne à l'auteur d'une oeuvre toute la latitude pour déterminer comment les autres ont le droit (ou pas) d'utiliser son oeuvre.
Dans l'économie traditionnelle du livre, du disque, du film, etc, l'auteur choisit de contrôler et de faire payer toute reproduction de son oeuvre, d'où l'expression bien connue "tous droits réservés". L'auteur interdit toute reproduction non autorisée, et pour autoriser il veut de l'argent en échange. Tout le monde comprend la logique de ce schéma, calqué sur celui de le vente des biens matériels... sauf qu'un fichier informatique n'est pas un bien matériel (on y reviendra dans d'autres articles, à venir), et à la longue les conséquences de ce fait finissent par apparaître.
Alors que veut dire un logiciel libéré de ces restrictions ? tout simplement que l'auteur du logiciel autorise les copies, sans rien demander en échange ! L'auteur d'un logiciel libre vous permet de télé-charger, de copier, de modifier, de re-distribuer son logiciel, en l'état, ou modifié par vos soins, sans aucune contrepartie. Ce contre-pied des pratiques habituelles est aussi appelé copyleft.
Notons que certains disent logiciels gratuits : non, ce n'est pas ça. Bien sûr, vous avez le droit de le télécharger sans payer, mais ce n'est pas ça qui est important. Ce qui compte c'est qu'on vous accorde un droit, c'est votre liberté d'utilisation.
Dans une société comme la nôtre, ce phénomène est assez extraordinaire. Un seul article ne suffira pour tout expliquer. Mais aussi difficile à comprendre que ce puisse être, c'est une réalité : demandez à n'importe quel informaticien, il vous dira que le libre s'est répandu comme une traînée de poudre (bon, d'accord, il a fallu 15 ans), que tout le monde s'y met, que les développeurs (i.e. les programmeurs) ne jurent que par le libre.
Le meilleur exemple a été donné par le ministre Donnedieu de Vabres lui-même : quand il décide de monter en urgence un site web http://lestelechargements.com pour nous faire la propagande de son projet de loi logicielibricide, le choix des concepteurs/réalisateurs du site se porte naturellement sur un logiciel de blogs appelé DotClear, qui est précisément du libre (cf. http://www.dotclear.net/license.html.
Je rappelle qu'il s'agit du même ministre qui nous a dit à propos d'internet : "la gratuité totale est un leurre" et "si tout le monde peut copier gratuitement, la création disparaîtra". La création de logiciels ne s'est jamais aussi bien portée, que depuis qu'on fait du libre, M. le Ministre.
Mais alors, ces développeurs, ils travaillent pour rien ? ils sont masos ? pour paraphraser l'industrie du contenu, "les créateurs de logiciels ont le droit de vivre de leur travail !", ou encore "si les créateurs ne peuvent pas être rémunérés, il n'y aura plus de création !". Et vous dites je peux prendre le fruit de leur travail, pour rien ? ils vivent d'amour et d'eau fraîche ?
J'ai entendu cette expression un nombre incalculable de fois, depuis le début des années 1990, quand j'ai commencé à parler autour de moi du projet GNU et du logiciel libre. Les gens ne comprennent pas la viabilité économique de la chose, et ça peut se concevoir, c'est assez surprenant. Essayons d'y voir plus clair.
La question soulevée est de savoir comment la production de logiciels peut se maintenir si on ne fait pas payer les copies. On a ici transposé directement le modèle des objets physiques, où l'on fait payer chaque exemplaire (sauf qu'ici, fabriquer le 1er exemplaire a un prix, éventuellement même très élévé, mais fabriquer les suivants coûte zéro).
Il y a plusieurs réponses possibles à cette question. Si on cherche les développeurs du libre, on va trouver beaucoup de cas de figure différents. J'en ai retenue une pour aujourd'hui, qui relève d'une analyse purement économique, dans une perspective de gestion, de résultats, de performance financière.
D'autres réponses intègrent des aspects plus subjectifs concernant la population des développeurs, elles éclairent plus sur le fonctionnement et les motivations des communautés et des acteurs du libre, elles feront l'objet d'un autre article (un de ces jours, si tout va bien).
La première chose qui fait que ça marche, c'est qu'il y a des entreprises qui payent des gens pour qu'ils travaillent sur du logiciel libre, à plein temps ou à temps partiel. Et ces entreprises ne cherchent pas à gagner de l'argent en vendant des copies du logiciel, donc elles ne s'opposent à la circulation des copies, bien au contraire.
Philantropie ? Charity business ? Non.
Ceux qui essayent de comprendre l'économie du libre se placent généralement du point de vue du vendeur, de celui qui voudrait gagner de l'argent avec le logiciel. C'est une erreur : si on part comme ça, le phénomène est incompréhensible. Ceux-là cherchent un business model dans lequel le logiciel produit plus ou moins directement un revenu (normal : le postulat de base du capitalisme est que la cupidité est le principal moteur des acteurs économiques), et ils n'y arrivent pas.
Si on veut comprendre l'économie du libre, il faut se placer du point de vue du client, de l'utilisateur d'informatique : il y a des entreprises (compagnies aériennes, BTP, banques, industrie, etc) qui ont un business model autre que le logiciel. Elles gagnent leur vie en vendant différentes choses, mais pas du logiciel. Par contre, elles ont toutes besoin de logiciel (de la bureautique, des bases de données, etc).
Si vous vendez du logiciel, celui-ci est pour vous un centre de profit, et dans ce cas vous ne faites pas du libre. Mais si vous n'êtes pas dans le business du logiciel, alors celui-ci est pour vous un centre de coût. Et c'est un coût important, que vous aimeriez réduire.
En effet, l'économie du logiciel propriétaire ayant reproduit celle des biens matériels, le prix que l'on fait payer à ceux qui achètent du logiciel est proportionnel au nombre de copies, alors que le coût de revient ne l'est pas ! Souvenez-vous : il y a un coût donné pour fabriquer le 1er exemplaire, mais une fois que le 1er existe, les exemplaires suivants ne coûtent rien.
Imaginons : pour faire un logiciel de traitement de texte professionnel, il faut quoi ? 20, 30 ingénieurs pour programmer ? plus des gens qui testent, qui écrivent de la documentation, allez, 50 personnes ? 30 ingénieurs qui font du code, comme on dit, c'est déjà beaucoup, un traitement de texte ce n'est quand même pas un porte-avions nucléaire, c'est bien plus simple, et depuis 30 ans on a un peu fait le tour de la question... admettons. Donc, si on paye ces 50 personnes 100.000 euros par an (pas mal !), ça fait 5 millions d'euros (je compte large). Donc pour 5 M euros par an, on a un traitement de texte, maintenu, qui évolue.
Dans le modèle propriétaire, on fait payer une licence par utilisateur, par copie. Si je vends la licence à 50 euros, avec 100.000 clients j'ai récupéré mes 5 millions, je suis à l'équilibre financier ; avec 1.000.000 de clients, j'ai gagné 50 millions alors que j'en avais dépensé 5 ! Investissement multiplié par 10. Si le nombre de clients continue d'augmenter, le bénéfice net continue d'augmenter, alors que le coût, lui, reste constant.
Pas étonnant que Bill Gates soit l'homme le plus riche au monde !...
Au début, peu de gens savaient programmer, il n'y avait pas d'alternative. Mais au fil des années, avec les PC's, puis internet, puis la compétence informatique qui se répand dans la société, des alternatives apparaissent.
Les directeurs informatique et financier des grandes sociétés savent faire, bien mieux que moi, les petits calculs ci-dessus. Ils finissent par se dire un jour : si ma société paye quelques milliers, ou quelques dizaines de milliers de licences, même en ayant négocié un prix de gros, disons 10 euros par poste, pour 10.000 postes, je contribue à moi tout seul, ma société, à hauteur de 100.000 euros, au coût du logiciel (qui était je rappelle de 5 millions).
C'est-à-dire que ma société paye à elle seule 1/50 ème du coût !... donc 50 clients comme moi suffisent à rembourser le coût... or nous sommes des centaines, voire des milliers à utiliser ce même traitement de texte. Globalement, nous tous réunis, nous payons plusieurs fois le coût réel du logiciel. C'est-à-dire que l'éditeur réussit - mais ça ne peut pas durer indéfiniment - à avoir à la fois le beurre du numérique (produire des millions d'exemplaires à coût zéro) et l'argent du beurre (faire payer chacun des exemplaires).
Ca ne peut pas durer, car les clients savent compter. Et ils comprennent vite, une fois qu'ils ont fait ce calcul, qu'ils ont intérêt à mutualiser ce coût : que tous les clients réunis, ou même seulement une partie d'entre eux, suffisent à payer le logiciel, s'ils acceptent de le partager. A partir de là, chacun peut payer nettement moins, et avoir au bout du compte un logiciel comparable, s'il accepte que le logiciel soit libre.
Le logiciel libre, ce sont des entreprises qui mutualisent leurs coûts.
Jusqu'à l'éclatement de la bulle internet en 2000, la motivation pour faire ce je décris ici n'était pas très grande. Mais depuis que tout le monde s'est mis à se serrer la ceinture, cet argument, qui est d'une logique économique imparable, a fait son chemin. Il soulève néanmoins quelques questions, comme la juste répartition des coûts.
Comment s'organiser entre (ex-)clients pour répartir le coût d'une façon juste, équitable ? Comment faire pour qu'il n'y ait pas une petite minorité qui contribue à financer, et une majorité de profiteurs (les freeloaders, en anglo-saxon) qui utilisent le libre sans rien donner ?
En fait, c'est un faux problème. D'une part, ceux qui décident de financer ainsi le font par calcul égoïste, parce-qu'ils ont calculé que ça diminue leurs coûts, point. Ils ont un budget réduit par rapport à celui de l'année dernière, et ils sont contents d'arriver à le boucler grâce au libre. A partir de là, ce que les autres en font, ce n'est plus leur problème.
D'autre part, contribuer à financer un projet de logiciel libre, que soit en donnant de l'argent, du matériel informatique, ou en mettant à disposition du personnel, c'est-à-dire en permettant à ses salariés de travailler dessus, contribuer à un projet, donc, permet d'influer sur son orientation. Et ça, c'est important. Dans le modèle traditionnel, un client n'y arrive pas toujours, face à son fournisseur, même si c'est lui qui paye (je parle en connaissance de cause, j'ai été longtemps du côté fournisseur :-).
Si vous commandez du logiciel sur mesure, votre fournisseur fera exactement ce que vous demandez (quoique...), mais c'est très cher. Si vous achetez du logiciel vendu à grande échelle, vous pouvez toujours essayer de vous plaindre si quelque chose ne vous plaît pas, on vous dira d'acheter la prochaine version, qui règlera, ou peut-être pas, votre problème. Et non, je ne sais pas quand est-ce qu'elle sort, mais de toute façon elle sera en retard.
C'est-à-dire que dans le libre, la relation entre "combien je paye", et "qu'est-ce que je reçois en échange", est un peu inhabituelle. Grosso modo, dans le cas du logiciel propriétaire, on paye plus, mais cette relation est mieux définie, typiquement dans un contrat ; dans le cas du libre, je paye moins, voire rien du tout, et du coup ce lien entre ce que je donne et ce que je reçois est plus lâche, la relation entre les deux est plus floue.
On comprend alors que certains préfèrent contribuer plus que d'autres à un projet donné, pour mieux le contrôler, et s'assurer qu'il va dans le sens de leurs besoins.
On sort d'une relation binaire client-fournisseur, encadrée par des contrats précis, et fortement déterminée par la quantité d'argent en jeu, pour passer à quelque chose d'autre, quelque chose d'assez nouveau, et qui relève plus de la coopération à plusieurs, voire de la démocratie. On rejoint la problématique de conduite et gestion de projet, c'est-à-dire de la politique, au sens propre, au sens de "qui détient le pouvoir au sein du projet" : là aussi, les communautés du libre ont des pratiques qui n'ont rien à voir avec ce qui se fait en entreprise, où règne le modèle hiérarchique. On y reviendra dans un prochain article.
Le système capitaliste dans lequel nous vivons est basé sur un certain nombre de postulats, comme "les acteurs économiques sont motivés exclusivement par la cupidité", ou "le maximum d'efficacité est obtenu en mettant en compétition plusieurs équipes/entreprises motivées par l'appât du gain", etc. Or ici nous voyons qu'une entreprise pourrait, en finançant un projet de libre, permettre à ses concurrents d'en bénéficier, sans qu'ils aient à le payer. Une entreprise capitaliste ne fait pas ainsi de cadeaux à ses rivales !
La réponse à cet apparent paradoxe est simple : les concurrents peuvent coopérer dans des domaines où justement ils ne prétendent pas avoir un avantage compétitif. Je m'explique : si on regarde les 4 ou 5 plus grandes banques en France, aucune d'entre elles ne prétend améliorer ses résultats face à ses concurrentes grâce à son choix d'un traitement de texte (de toute façon, on sait bien qu'elles utilisent toutes le même) ; aucune ne prétend obtenir un avantage compétitif décisif sur les autres du fait de son choix d'un fournisseur de base de données (de toute façon, elles utilisent toutes les mêmes). Donc, mutualiser les coûts de bureautique ou de SGBD avec ses concurrentes, ce n'est pas aberrant : elles ne sont pas vraiment concurrentes là-dessus.
Par contre, si on considère par exemple les algorithmes de calcul mathématico-financiers mis au point par leurs ingénieurs financiers, alors là, clairement, on est en plein dans ce qui fait la différence entre deux banques d'investissement sur les marchés. On comprend que là-dessus les banques n'aient pas envie de financer du libre, c'est logique.
Mais pour tout ce qui relève de l'infrastructure informatique (système d'exploitation, serveurs web/mail, sécurité, bases de données, infrastructures de communications, outils de développement, bureautique, etc), partager avec tout le monde, y compris ses concurrents, est une simple affaire de bon sens.
C'est la vérité économique qui s'affirme, ce sont les mécanismes de l'économie de marché, la loi de l'offre et de la demande, qui déterminent que le logiciel libre est la solution la plus efficace, du point économique, au problème qui est posé.
Dans les prochains articles, le domainepublic.org s'intéressera à :
Ce dernier article devrait permettre d'illustrer l'esprit de partage, d'entraide, de non-compétition, de mise en commun des ressources, qui caractérise le libre. Et au vu de l'article d'aujourd'hui, on pourrait être tenté de conclure que le libre réalise la synthèse parfaite du capitalisme et du communisme : c'est pas beau, ça ?
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Dernière mise à jour : 04 mars 2006 Ecrivez-moi : webmaster@domainepublic.org (c) 2006, João Moreira de Sá Coutinho |
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